Premier objectif atteint : arriver à 5300 mètres d’altitude !

A présent, il est temps de passer le premier col de ce trek des 3 hauts cols au Népal.

Suis-je prête ?

Je crois que je n’ai pas encore idée de ce qui m’attend réellement.

TREK JOUR 4 — VENDREDI 27 OCTOBRE | THAME (3800 m) — LUNGDEN (4300 m) :

Rencontre avec la solitude.
3 h 30 de marche.

Cette nuit, ce n’est pas le manque d’air qui m’a réveillé (de ce côté, ça a parfaitement été), mais mon omoplate coincée et mon épaule gauche endolorie. Je me suis levée avec le moral dans les chaussettes.

Cette épaule me fait la misère depuis 2 ans. Ça me met dans un tel état de rage de ressentir cette douleur à la limite de l’insupportable ! Elle irradie dans tout le bras, le cou, le crâne. Parfois, elle est si forte que j’ai l’impression que je vais m’évanouir.

Bon. D’accord. J’ai une tendinite qui traîne et qui empire… Mais de plus en plus, je m’intéresse à la relation entre émotion et maladie. Surtout lorsque la douleur est chronique et que « rien ne marche ».

Le mal à dit. Le corps s’exprime. Nous écoutons-nous suffisamment ? Ou de la bonne manière ?
Quel message veut-tu me faire passer petit corps ?

Mes épaules portent mon sac. Oui ! Mais aussi mes joies, mes peines, peut-être trop de fardeaux, de colère, de rancune (envers moi ? Envers d’autres ?), d’insécurité affective…

Au lieu de ressentir de la rage pour ma douleur, ne serait-il pas plus judicieux de l’écouter, la regarder, l’accepter, la remercier de me signaler que, on touche à un point sensible ?

Si vous souhaitez aller plus loin, je vous conseille les livres de Lise Bourbeau et en particulier : 

« Les 5 blessures qui empêchent d’être soi-même »

« Ton corps dit : aime-toi ! »

Deux livres qui m’ont permis de comprendre beaucoup de maux récurrents, de voir les choses sous un autre angle… Deux livres qui ont tout simplement agrandi ma vision sur les maladies et les réactions que l’on peut avoir au cours de notre vie. 

7 h 30. Je viens à peine de partir que je suis déjà fatiguée. C’est fou d’être autant fatiguée, non ? Je veux dire : tout le temps fatigué !
Je sais que la fatigue chronique est un des symptômes fréquents de l’endométriose, maladie inflammatoire dont je souffre depuis plusieurs années et qui peut parfois me rendre la vie difficile.
Décidément, ce matin, entre mon épaule et ça… !
Je dois également prendre en compte que j’en suis à mon 4e jour de marche. Mon corps commence à le sentir et c’est le premier gros effort que je fais depuis bien longtemps. Il ne faut pas que je m’étonne… La prochaine fois, je n’aurai qu’à m’entraîner un peu.

Ou peut-être devrais-je être plus indulgente avec moi-même ? Plus bienveillante ?

L’étape d’aujourd’hui est censée être facile. 5 h de marche sont prévues sans trop de grosses montées. Comparé à hier, 500 mètres de dénivelés sur 5 h, ça ne paraît pas beaucoup.
Mais je ne sais pas pourquoi, je ne le sens pas.
Après une petite montée au début, à la sortie de Thame, pour traverser le versant de la montagne, le chemin sera souvent plat. Jusqu’à Lungden, je sillonne la vallée. Je longe la rivière. C’est magnifique. Il y a des pierres un peu partout, recouvertes parfois de végétation. Je trouve que ça donne au paysage un air du « Seigneur des anneaux ». Il y a aussi les pics noirs et les pics blancs qui m’entourent. Je me déplace la tête au soleil avec en fond le son de l’eau qui se déverse dans la vallée.

Je ne parle pas du tout. Je suis dans mes pensées. Mohan me questionne souvent.
– Ça va ? Tu veux faire des pauses ? »
Je ne réponds que par de légers signes de tête.

Il avance devant moi et ça me va. Comme ça, je peux laisser couler les larmes sur mes joues. Je pense au jour où je vais revoir mon père et mon frère, à l’aéroport de New Delhi. Ça provoque de grosses émotions en moi.
Là, d’un coup, je me dis que peut-être que je ne suis pas faite pour être loin trop longtemps de ma famille. Ils me manquent énormément. En fait, c’est tous ces petits instants avec eux qui me manquent : les fêtes, les soirées, les anniversaires…
Au cours de ces derniers mois, j’ai découvert à quel point j’aime voyager seule ! Mais je sais que mon périple en Inde avec mon père et mon frère va me redonner un coup de boost pour continuer sur mon chemin solitaire.

La solitude est parfois difficile à vivre. Mais nécessaire pour avancer. Se confronter à soi-même et à ses pensées.

Je repense à la notion d’échec. Pourquoi est-ce que je ne veux surtout pas subir un échec sur ce trek ? Pourquoi ai-je tant besoin de ce challenge pour avoir confiance en moi ? La confiance ne peut-elle pas se travailler sans avoir à se dépasser constamment ? Et pourquoi je me mets autant de pression en permanence, pour tout ?

En tout cas, ce que je veux, c’est avoir un mental de gagnante. Comme hier. Et si j’avais ce même mental dans ma vie de tous les jours ? Dans mes études de médecine ? Dans mes projets, mes passions ?

Et si l’on avait tous ce mental d’acier ?! Ne serait-on pas capable de beaucoup, beaucoup plus ?!

Plusieurs fois, je m’imagine m’arrêter, pleurer, faire demi-tour, dire à Mohan que j’en peux plus, que je me casse.
Je vois la scène. Je la joue en boucle dans ma tête…
Puis d’un coup ça fait flash. Le jour où j’ai failli abandonner sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle se dessine dans mon esprit. Comme une piqûre de rappel pour me dire :
« Ce jour-là, tu étais dans le même état qu’aujourd’hui, tu voulais tout envoyer en l’air, rentrer chez toi et t’isoler… mais tu l’as fait. Tu as marché pendant 1 mois à travers l’Espagne avec les genoux détraqués, des ampoules plein les pieds et ça a été un des meilleurs mois de ta vie. »

Ça fait un bout de temps qu’on monte maintenant. C’est raide.
Dans ma tête, j’ai encore 1 h 30 de marche ainsi. Je me fixe des objectifs. Je vois une pierre plus imposante que les autres bien loin devant moi et je me dis qu’arrivée là-bas, je pourrais prendre une pause.
Au milieu de la montée, je me retourne et aperçois trois personnes au loin. Je sais tout de suite que c’est Laurène qui approche. Je la reconnais !
Je suis super contente, mais je ne l’attends pas. D’abord, mon objectif : atteindre cette foutue pierre.
Une fois là-haut, enfin, je m’autorise à poser mon sac dans une grimace.
– Combien de temps encore ? je demande à Mohan


– Mmh… 25 minutes. C’est juste au coin.

Je reste bouche bée.
– Comment ça, 25 minutes ? Je pensais qu’il me fallait 1 h 30 encore  ! Déjà ?

Je me sens tellement soulagée d’un coup !
Moi qui pensais être super lente ! C’est limite si je ne marche pas trop vite, en fait !

Je ne sais pas comment j’arrive à faire ça. Je suis éreintée, je ne sais même pas comment je tiens encore debout et pourtant je suis là, à continuer. Peut-être justement que je m’épuise trop sans m’en rendre compte ? Que la seule façon de voir que je progresse c’est de m’exténuer alors que je pourrais juste prendre du temps, arriver plus tard au lodge et à peu près en forme ?

Du coup, je peux me permettre d’attendre Laurène.
Au début, elle ne me reconnaît pas avec ma casquette sur la tête. Je pense aussi qu’elle ne s’attendait pas à me voir là ! Mais dès la surprise passée, on se prend dans nos bras, super heureuses de se retrouver !
On se donne les dernières nouvelles tout en continuant à avancer.
En à peine 5 minutes, me voilà déjà devant le Konde View Lodge, mon refuge pour la nuit. Laurène s’en va dans un autre refuge, elle me rejoindra plus tard. Il est donc 11 h. J’aurais mis 3 h 30 pour atteindre Lungden au lieu de 5 h. Je n’y crois pas.

Je m’installe dans ma chambre encore plus minuscule que les précédentes, soignent mes ampoules, change mes pansements qui sont un peu partis en lambeaux, enfile mes habits les plus chauds et rejoins la salle commune, vide à cette heure-ci. Cette fois, je prends mon sac de couchage avec moi. Je n’ai pas envie de me les peler jusqu’à ce soir. Pendant que je mange, Laurène me retrouve et on passe alors l’après-midi à papoter. C’était si chouette qu’au moment de me mettre au lit, j’ai presque oublié mon angoisse concernant la journée de demain. Mieux encore ! J’ai la niaque pour affronter le passage difficile du col de Renjo La !

TREK JOUR 5 — SAMEDI 28 OCTOBRE | LUNGDEN (4300 m) — RENJO LA (5400 m) — GOKYO (4760 m)

C’est l’explosion entre mon guide et moi.
6 h de marche

Réveil à 3 h 50. Ça pique ! Évidemment, j’aimerais bien rester dormir plus longtemps. Le pire, c’est quand je sors un bras de mon sac de couchage et que je me rends compte à quel point il fait froid ! Un frisson désagréable me parcourt toute l’échine. Ça ne donne pas du tout envie !
Sauf que bien sûr, même si mon esprit veut toute autre chose et s’imagine avec un chocolat chaud, sous la couette et une super série, je saute de mon lit dès la 1re alarme de mon réveil.


Il n’y a pas d’électricité, donc pas de lumière. Je range toutes mes affaires à la lampe frontale en essayant de ne pas trop penser aux heures de marches qui m’attendent.
Pour le petit-déjeuner, je teste le porridge. Je n’en ai jamais mangé, mais Laurène m’a dit que ça tenait bien au corps. Bon, le problème, c’est que je n’aime vraiment pas ça et que du coup, je ne finis même pas mon bol.
Je filtre mon eau (ça me prend toujours un temps fou), range le petit œuf et le bout de pain que j’ai commandé au lodge au cas où je meurs de faim pendant le trek (snack à 7$50, quand même ! Je vous avais dit que les prix augmentaient avec l’altitude !) et c’est parti.

Départ 5 h. À la lampe frontale. Le ciel est étoilé, mais la lune brille si fort que ça atténue toutes ses petites copines autour.
Juste à la sortie du Lodge, je croise des porteurs qui éclairent le chemin avec la torche de leur téléphone. Je les dépasse et commence alors une longue et raide montée.
Les premières dizaines de minutes sont toujours très difficiles. Il faut se remettre en jambe, se dégourdir. Le petit-déjeuner remue dans le ventre. Le corps ne comprend plus rien à ce qu’il se passe puisqu’une heure avant, à peine, il était profondément endormi. Je ne passe de rien à un état d’essoufflement extrême.

Ce matin, Mohan marche encore plus vite que d’habitude. J’arrive à peu près à le suivre, mais franchement c’est difficile. J’ai l’impression de devoir courir.
Je manque complètement de souffle. Je prends de grandes bouffées d’air, mais ça ne change pas grand-chose. C’est comme si je suffoquais.
Derrière moi, j’aperçois de petites lumières qui avancent. Elles sont encore au niveau du village.

Devant, quand j’ai l’impression d’atteindre enfin le sommet d’une montagne, le chemin tourne et un autre sommet apparaît. Ça n’en finit jamais !! Du coup, je ne peux pas trop me motiver à coup de : « OK, dès que j’arrive en haut, je fais une pause. »
Parce qu’il y a toujours plus haut.

Et puis enfin, alors que le soleil est à présent en train de se lever, j’atteins un point de vue plus qu’incroyable ! Je suis entourée de sommets plus beaux les uns que les autres. La lumière matinale donne ce côté mystérieux aux paysages que j’aime tant.

Une dernière montée et me voilà sur la partie un peu plus plate du trek. Le décor a changé. On s’est enfoncé dans les montagnes et je ne vois plus toute la vallée qui se trouvait en dessous de moi quelques instants auparavant. Je me sens d’un coup sur une autre planète. Les glaciers ont été remplacés par d’imposants pics sombres.
La glace répandue sur le sable sous mes pieds et sur les roches fait briller le sol. C’est comme si je marchais sur un milliard de diamants.

Sorti de nulle part, un gros chien noir et blanc se joint à nous. Il semble très costaud et gambade gaiement tandis que de mon côté, j’arrive à peine à avancer malgré le chemin plat. La fatigue accumulée des derniers jours et le fait de marcher très (trop) vite depuis le début ont raison de moi à présent.

Un coup, le chien s’éloigne loin devant nous ; un coup il passe une dizaine de minutes, allongé dans la neige, à lécher une bouse séchée ; puis un coup, il tourne autour de nous en se frottant à nos mains ou à nos jambes, tel un fidèle compagnon. D’habitude, je n’aime pas trop les chiens. Enfin, je ne les aime pas la 1re heure, car en fait, j’ai peur et j’ai besoin d’un temps d’adaptation. Mais avec celui-là, je me sens immédiatement en totale confiance ! Ça me rassure même d’être avec lui. Bien plus qu’avec mon guide.

Nouveau compagnon de route !

De temps en temps, je jette un coup d’œil derrière moi. Personne à l’horizon.

Et inévitablement, la partie plate se termine et la montée reprend.
Pendant 2 h 30, il va falloir grimper, en continu, sur un chemin très raide.

Je suis déjà épuisée et frigorifiée avant même de commencer. Depuis que je suis partie, je n’ai pas pu boire une goutte. L’eau dans le tube de mon réservoir s’est transformée en glace en quelques minutes dès lors que je suis sortie dehors. Mon épaule est si douloureuse, mes doigts sont gelés. Je demande à Mohan s’il peut me passer les gants qu’il a emportés pour moi, mais il me répond en soupirant qu’ils sont au fond de son sac. En gros, ça le saoule de devoir faire une pause, là, tout de suite.
Alors je prends mon mal en patience en le maudissant et ce n’est seulement qu’une fois que lui aussi commence à avoir trop froid, qu’il pose son sac pour en retirer ses gants et les miens par la même occasion. Sauf que c’est légèrement trop tard, maintenant.

Au bout d’un moment, je finis par m’arrêter. Je ne me sens pas bien. J’ai encore l’impression que je vais m’évanouir. Je n’arrive pas à reprendre mon souffle. Le pire, c’est cette foutue épaule qui me pompe toute mon énergie !! Quand j’enlève mon sac, c’est un soulagement, bien que léger.
De mes mains toutes engourdies, je sors un Snickers de ma poche. Le chien, toujours présent, se poste sur la roche juste au-dessus de moi et me fixe intensément. Je sais bien que c’est ma nourriture qui l’attire, mais ce que je ressens à ce moment-là est plus que bizarre. J’ai d’un coup l’impression de voir les yeux de ma grand-mère, partie depuis plus d’un an. C’est comme si soudain, elle était là, avec moi.
Prise d’une colère, je fais un signe de tête vers le chien.
Quoi ?! Qu’est-ce que tu veux ?!

Et la voix de ma grand-mère résonne en moi.
« Tout va bien aller Anya. Je suis là. »

Je la sens près de moi et j’ai envie de la serrer dans mes bras. Pas un jour ne passe sans que je pense à elle, pas un jour ne passe sans qu’elle me manque si fort. J’ai les larmes qui me montent aux yeux. C’est totalement surréaliste, cette situation. Mais depuis le début du trek, le souvenir de ma grand-mère est d’autant plus présent. Ça me déchire le cœur, chaque fois que je la revois dans ma tête.

Accident de voiture. 2 morts. Mon oncle et elle.
Même pas eu le temps de lui dire au revoir. J’ai une image d’elle qui me hante. Une image totalement inventée par mon esprit puisque je n’ai jamais vu ma grand-mère dans cet état. L’image de son visage, immobile, pétrifié, sous le choc de la voiture qui s’écrase contre l’arbre…

La vie est injuste. J’ai envie de hurler.

Je reprends mon sac avec rage. Mais pas pour longtemps…
Il me faut 10 minutes de plus de marche pour laisser la panique m’envahir. Mes doigts me font tellement, mais tellement mal ! J’ai du mal à les bouger et cette douleur, je ne crois pas l’avoir déjà eue.

Je vais perdre mes doigts… Je vais perdre mes doigts…

Tout ça me monte à la tête. Je me vois avec un doigt en moins et tout ce que je ne pourrais plus faire défile dans ma tête. Plus de violoncelle, plus d’heures passées à écrire normalement, plus aucune chance de faire un peu de chirurgie, plus de travaux manuels…
Et puis je craque complètement.
Je pose mon sac sur une roche. Les larmes explosent. Sauf que pleurer, en haute altitude, c’est super compliqué ! J’essaie de détacher les sangles de mon sac qui me coupent le souffle, mais avec mes doigts gelés, je n’y arrive pas. Je parviens de moins en moins à respirer. Je vois flou. C’est la crisse d’angoisse. Je supplie pour avoir un peu d’air.
Et quand enfin Mohan arrive à me délivrer de mon sac, je m’effondre au sol, ramène mes genoux vers la poitrine et place ma tête entre mes jambes.

Le calme revient petit à petit. Mohan prend mes gants et me passe les siens, beaucoup plus chaud. La crise est terminée.
On échange aussi nos sacs et quand je me relève, je retrouve un peu d’énergie, maintenant que mes mains et mon épaule me font moins souffrir.
Le sac de Mohan est si léger comparé au mien…

Je ne suis plus très loin de l’arrivée au col. Quand je lève la tête, j’aperçois les drapeaux à prières. Pour les atteindre, je dois monter des escaliers ultras raides dont chaque marche est, encore une fois, très haute. J’ai retrouvé mes esprits et même si je sens que l’arrête de mon nez saigne légèrement et me brûle, même si de la neige s’est formée au niveau de mon col à cause des larmes qui ont coulé et de la buée que je crée avec ma bouche, je reste super concentrée sur mes pas. Cette fois, j’avance doucement et je n’essaie pas de suivre Mohan.

D’ailleurs, Mohan est derrière moi. C’est à son tour d’avoir du mal à monter. Je réalise alors que d’avoir fait les 9/10ème du chemin avec mon sac est une prouesse. Ça fait à peine quelques minutes que mon guide l’a sur le dos et il peine. Il doit s’arrêter toutes les 3 marches pour se reposer.

Les drapeaux qui signent l’arrivée au col de Renjo La

Je continue sans regarder en arrière et plus vite que je ne le pense, j’atteins enfin le col de Renjo La. Je ne fais même pas attention au paysage. En 1er, je laisse tomber le sac, réponds d’un signe de tête aux légers sourires des Sherpas, déjà arrivés, qui m’ont vu monter, tout en essayant de ravaler mes larmes. Larmes de soulagement, larmes de joie, larme d’émotions.

Je m’éloigne un peu de tout le monde, sors ma caméra pour vous filmer quelque chose, pour vous dire que je suis arrivée. Mais je ne pensais pas que ça allait être si dur de parler.
D’un coup, ma voix se brise. Je prononce une phrase, je m’arrête. Une autre phrase, je m’arrête à nouveau. J’ai l’impression que je vais exploser d’un trop-plein d’émotions ! Je crois que la dernière fois que j’ai ressenti quelque chose d’aussi fort, c’est lorsque je suis arrivée à Santiago de Compostella après ce mois de marche.

Pour la 1re fois de ma vie, je me trouve devant l’Everest. Le plus haut sommet du monde, juste en face de moi. Ça me fait bien plus d’effet que je ne l’aurais jamais cru.
Je pleure et je n’arrive plus à m’arrêter.

Quand je suis à peu près calmée, je reviens là où tous les autres randonneurs se trouvent. Mohan est arrivé. Les nuages se déplacent très vite. J’ai le temps de faire à peine quelques photos de l’Everest que celui-ci est déjà recouvert par cette grande masse grise.
5 minutes de beauté à couper le souffle. Merci

L’Everest, impressionnant, puissant.

Mohan me dit qu’il a froid et qu’il est temps de redescendre à présent.
Je reste bouche bée et lui réponds d’un ton sec.

– Non. J’ai besoin d’une pause. Ça fait 10 minutes qu’on est là. J’ai besoin de boire. J’ai besoin de manger, de m’asseoir. Et je veux profiter ! 

Il dit qu’il me laisse alors encore 10 autres minutes, mais je m’en fiche du temps qu’il m’accorde. Je partirai quand j’aurai eu le temps qu’il me faut. Ça me rappelle le jour où il m’a pressé au Sunder Peak. Hors de question que ce soit encore une fois la même histoire.

Autre point de vue depuis le col de Renjo La

Je m’installe sur une roche, le regard dans le vide, j’écoute les autres randonneurs qui sont arrivés au Renjo La depuis Gokyo, là où je me rends tout à l’heure. Je mange mon œuf, mon bout de pain, reprends un peu de force, soulage mon dos, mes épaules, mes jambes.
Il est 9 h 30. Il ne me reste plus que de la descente alors j’ai tout mon temps devant moi. J’ai envie d’en profiter un petit peu, plutôt que de rester coincée tout l’après-midi dans un refuge.
Vers 10 h 15, Laurène arrive. On se serre dans les bras ! Elle aussi a de la neige qui s’est formée sur ses cheveux, son col. On échange quelques mots, mais Mohan s’impatiente. Il me répète qu’il a froid, qu’il faut y aller maintenant. J’ai à peine le temps de remettre mon sac sur le dos, qu’il est déjà parti.

À mon tour, je commence à descendre doucement, prudemment. C’est très raide, ça glisse beaucoup et avec le poids de mon sac, je n’ai pas vraiment d’équilibre. Mohan est déjà loin devant et clairement, moi, je n’ai pas envie de le suivre. Je n’ai pas envie d’aller vite, de ne pas profiter du paysage et de risquer de me casser le genou, tout ça parce qu’il a froid.
À vouloir le suivre constamment, je me suis épuisée en quelques jours et je n’ai pas pris le temps d’admirer les montagnes autour de moi. J’en ai ras le bol, en fait.

Lorsque Mohan se retourne et voit que je suis bien derrière, il s’arrête et m’attend. Je le rejoins et il me dit alors de passer devant. Je refuse. Je n’ai pas envie qu’il me colle derrière et qu’il me pousse à aller vite. S’il veut être dans le rush qu’il le soit tout seul.

– Non, laisse tomber, avance devant, je lui dis. J’ai envie de marcher seule. 

Il me regarde méchamment et repart sans dire un mot. En quelques minutes, il est loin. Moi, je n’ai toujours pas bougé. Je suis tellement en colère.
Je crie, jette mes bâtons au sol et explose en larme. J’en peux plus de Mohan. Je ressens tellement d’ondes négatives de sa part. Ça rend l’expérience de mon trek bien désagréable.

Un autre guide et deux Allemands sont derrière moi et voient la scène. Cela fait 2 jours que je croise ce guide. Il me sourit doucement l’air de dire : Allez ! Courage !

Je reprends la descente. Mes jambes tremblent. Au sol : du sable et de la roche friable. À chaque pas, j’ai l’impression que je vais tomber. Souvent, je me rattrape de justesse. Les porteurs aussi ont du mal à marcher sur ce terrain.

Tu m’étonnes…

Je finis le trek, seule. 2 h de descente à admirer le lac turquoise de Gokyo, la neige sur les roches et à profiter du soleil qui me réchauffe un peu après cette matinée sur l’autre versant de la montagne où je ne l’ai pas du tout aperçu.

Quand j’arrive dans le village de Gokyo, je m’attends au moins à ce que Mohan soit là pour que puisse aller dans l’auberge qu’il a choisie. Mais non. Pas de Mohan à l’horizon.
Tant pis. Je n’ai aucune idée d’où est-ce qu’il voulait qu’on dorme ce soir.
Je me rends alors au Gokyo Resort. Laurène m’a dit que son guide lui avait réservé une chambre dans ce lodge. Le temps que je m’installe, elle arrive.
On se pose dans le salon et l’on commande à manger. Ne me voyant pas avec mon guide, elle me pose des questions et je lui explique rapidement la situation.
Et au même moment, Mohan arrive dans la salle commune. Je le salue et lui dis que comme je ne le trouvais pas, j’ai réservé une chambre ici.
Il me répond d’un vague hochement de tête et s’en va. Je ne cherche pas à comprendre. C’est son problème s’il est énervé. Je ne sais pas ce que je lui ai fait encore.

Le village de Gokyo face au lac du même nom

Tout l’après-midi, on l’a passe à se détendre avec Laurène dans le café-boulangerie du Gokyo Resort. On est installée sur les grandes banquettes, emmitouflée dans nos sacs de couchage. Un cappuccino pour elle, un carotte cake pour moi (franchement pas mal !) et on papote pendant des heures sur un fond de guitare. Il y a une bonne ambiance. C’est beaucoup plus lumineux et moderne que tous les autres lodges dans lesquels je suis allée jusqu’ici. J’ai vraiment la sensation d’être au ski, en fait !

17 h 30, on rejoint à nouveau la salle commune. C’est l’heure à laquelle on doit commander à manger en général, sur le trek. J’y trouve Mohan, je m’installe alors à côté de lui. Je déplie ma carte et lui demande si demain, au lieu de rester à Gokyo, on peut continuer jusqu’à l’étape suivante, comme ça, ça nous permettrait de marcher un peu ensemble avec Laurène.
Il ne me répond pas vraiment alors je lui demande pourquoi il est énervé.
Et là, d’un coup, il se met à crier.

– Je suis énervée et tu es énervée ! me dit-il.
– Non Mohan. Moi, je ne suis pas énervée là. C’est quoi le problème encore ? 

Puis cela dégénère complètement. Il me dit qu’il ne comprend pas pourquoi je veux un guide si c’est pour marcher toute seule. Je lui réponds alors que j’en avais juste assez de courir tout le temps sur le trek, qu’il était constamment pressé, que je ne voulais pas que quelqu’un derrière moi me pousse à aller vite et que s’il voulait marcher vite, qu’il le fasse sans moi. Je lui explique que ces derniers jours, je me suis épuisée à cause de cela et que oui, ça m’a carrément énervé qu’il me demande de me presser en haut.
Il me dit alors que je ne l’écoute pas, que c’est lui le guide et que je dois l’écouter ; qu’en haut, il y avait des nuages, qu’on est en haute altitude et que c’est pour ça qu’on devait descendre !

Je lui rappelle alors que c’est parce qu’il avait froid qu’il voulait qu’on redescende. Je suis bien sûr d’accord sur le fait que je dois l’écouter, mais il doit aussi prêter attention à mes besoins. Il ne peut pas me forcer à marcher si je veux un peu de repos.
Ce qu’il me répond me choque :

– Oui, mais tu m’as dit ça sèchement alors que tu aurais dû me demander gentiment la permission de prendre une pause. 

C’est là que je comprends que je suis tombée sur un type complètement fou.
Il continue en me disant que s’il était redescendu vite, c’était parce qu’il y avait des nuages et que c’était très dangereux, qu’il n’y avait plus personne là-haut et quand je lui fais remarquer qu’on devait être une bonne trentaine au col de Renjo La, il me traite de menteuse.

Bien sûr, comme si j’imagine des êtres humains, maintenant. Eh oh ! La solitude ne me pèse pas autant.

D’un ton ironique il me sort :
– Ah, mais oui ! Je suis dans le rush ! Je suis un très, très mauvais guide ! 
Et il continue :
– Tout le monde ici sait que je suis un bon guide ! Demande-leur et tu verras ! 

Puis d’un coup, il tape du poing sur la table et m’annonce qu’il ne veut plus marcher avec moi et qu’il décide de rentrer.

Je le regarde froidement quelques secondes puis m’en vais sans dire un mot. Quand je reviens vers lui, je tiens dans ma main une petite feuille décrivant tout ce qu’il doit me rembourser : les jours où il ne va pas travailler et son billet d’avion de retour que j’ai également payé.

Épuisée, mais heureuse face à l’Everest

Pendant plus d’une heure, il tente de négocier. Il veut que je lui paie son billet d’avion de retour, parce que d’après lui, c’est à cause de moi qu’il doit rentrer. Je reste ferme. D’abord, je me montre calme, mais lorsqu’il me dit qu’il ne veut pas signer mon papier, qu’il arrête de discuter avec moi et se retourne en croisant les bras, j’ai une énorme envie de le gifler. Je souffle 2 secondes pour réprimer ma pulsion et à la place, je lui attrape l’épaule et le plaque contre le mur.

– Écoute. Moi, je suis capable de rester toute la nuit ici s’il le faut et clairement, je ne vais pas lâcher l’affaire. 

Je crie presque et ma voix commence à se casser. Une bonne partie de la salle nous observe, mais je me fiche complètement du regard des autres. Là, je suis juste enragée. Déjà que je lui ai payé son foutu billet d’hélicoptère et que ça a fait exploser mon budget, hors de question que je le laisse partir avec 340 $ pour sa poche.

Il finit par signer mon papier dans un geste violent et je retourne immédiatement voir Laurène, en pleurant. Parce que, même si je suis bien contente d’en avoir terminé avec ce type, je me retrouve quand même toute seule sur un trek où un guide est quasi indispensable. Et puis, oui, bien sûr, j’ai sa signature sur un bout de papier, mais rien ne me garantit que de retour à Katmandou, je vais revoir la couleur de mon argent.

Laurène me propose alors de la suivre avec son guide, ce que j’accepte. Mais je décide de ne pas faire l’ascension du Gokyo Ri demain matin. J’attendrai son retour pour continuer avec elle jusqu’à la prochaine étape.

Cette nuit, le sommeil a du mal à venir malgré l’épuisement. C’est la 1re fois que je dors à 4800 m d’altitude et mon coussin n’est pas assez surélevé pour que je puisse respirer normalement. Des tas de questions se bousculent dans ma tête… La seule chose dont j’ai envie c’est de retrouver les bras de mes parents et de pleurer contre leurs épaules.
Le pire, c’est que je ne peux même pas leurs parler. Mon portable est déchargé.

Génial !

Malgré les difficultés qui s’enchainent, l’envie de continuer est toujours présente !

Ce trek n’est pas terminé et pour lire la suite de mon périple, c’est juste ici.

LA VIDÉO